Chapitre 1
« Je m’appelle Elbert Johnson.
— Je suis venu aujourd’hui juste pour voir combien de temps je peux encore vivre. »
Devant une échoppe de voyance au fond d’une ruelle, un jeune homme en tenue ordinaire, l’air abattu, s’adressa au diseur de bonne aventure qui lui faisait face.
À côté de lui se dressait une bannière sur laquelle on lisait : « Je devine les affaires du monde, je connais la fortune et le malheur. »
Les yeux du voyant s’illuminèrent en détaillant le jeune homme.
« Jeune homme, je vois une lueur blanche à la base de ton œil droit, et elle ne s’écarte pas. C’est à n’en pas douter une bénédiction du Ciel. D’ici trois jours, tu tomberas sur une opportunité extraordinaire. »
Le voyant déclara d’un ton solennel : « Jeune homme, tu es sur le point de t’élever, pourquoi demander la vie ou la mort ?
— Monsieur… c’est mon œil en plastique. »
Elbert poussa un léger soupir, puis pressa avec habileté le contour de son orbite. Avec un plop, son globe oculaire droit tomba dans la paume de sa main, ne laissant dans l’orbite qu’un trou noir terrifiant.
« Vous voyez. » Le jeune homme tendit la main.
« Comment… comment est-ce possible… »
Le corps du voyant trembla. « Pas étonnant que ton regard ne bouge pas… donc c’est du plastique… »
Elbert dit, impuissant : « Même si ce que vous racontez n’a strictement aucune fiabilité, je vais quand même le prendre comme un porte-bonheur. »
Elbert n’avait qu’un seul bon œil.
Trois ans plus tôt, il avait fait preuve de courage en tentant de sauver une jeune fille encerclée par des voyous, mais on l’avait poignardé en plein dans l’œil droit, le blessant gravement.
Le globe oculaire avait été retiré.
Depuis, il portait une prothèse.
Mais les bonnes actions n’apportaient pas forcément de bonne récompense.
Ce matin, les résultats de l’hôpital avaient montré que la blessure avait provoqué une ophtalmie sympathique. Au fil des années, la plupart des nerfs avaient nécrosé, et cela atteignait désormais même le bon œil.
Le médecin avait dit qu’au plus tôt dans un an, et au plus tard dans trois ans, l’autre œil d’Elbert deviendrait lui aussi aveugle.
Incurable.
« Le destin est si cruel. Devenir aveugle si jeune… autant être mort. »
Elbert se moqua de lui-même, se frotta les tempes et remit d’un geste sûr sa prothèse en place dans l’orbite.
Mais il ne remarqua pas qu’un faible courant électrique venait de traverser soudain l’intérieur de la prothèse désormais installée !
En sortant de la ruelle sombre, il déboucha sur une rue animée.
Les marchands ambulants criaient leur marchandise, les passants se pressaient.
Au moment même où Elbert se lamentait sur la cruauté du monde, une douleur fulgurante lui transperça brusquement l’œil droit !
Il eut l’impression que d’innombrables tentacules s’étendaient derrière la prothèse, s’enfonçant sauvagement dans son cerveau en passant par l’orbite !
« Auto-évolution terminée. Début de l’intégration aux nerfs cérébraux. »
Une voix parla.
Elbert, les yeux fermés de douleur, chancela et s’assit sur un banc au bord du trottoir.
Après avoir lutté longtemps contre cette souffrance atroce, comme si son cerveau allait exploser, Elbert rouvrit enfin les yeux.
Tout était inversé !
Dans son champ de vision, la scène de la rue était toujours là.
Mais entre ciel et terre, d’innombrables lignes de code bleutées volaient dans tous les sens, et chaque objet était clairement annoté de données diverses !
Le monde sous ses yeux était grandiose, splendide, saturé de ramifications bleues.
La vitesse des voitures, la hauteur des immeubles, le poids et la taille des passants, la vitesse du vent, le nombre de feuilles sur les arbres : tout y était, comme si une tempête numérique était apparue de nulle part.
« Hé hé, salut à toi, Elbert Johnson ! »
Soudain, une voix d’enfant, limpide et éthérée, retentit dans l’esprit d’Elbert.
« Je suis le superordinateur dans ton œil droit, désormais fusionné avec tes nerfs cérébraux, devenu la seule intelligence artificielle au monde capable de penser de manière autonome.
« Je me suis même donné un nom : Robert ! »
Le contraste entre ces informations et la petite voix de garçonnet dans sa tête cloua Elbert sur place, sidéré.
« Qu’est-ce qui se passe ici ? »
À l’instant où Elbert reprenait ses esprits, un anneau rouge apparut soudain dans son champ de vision, se verrouillant directement sur une belle femme en robe rouge, un peu plus loin.
« Elbert, pas le temps d’expliquer. Dans 1 minute et 50 secondes, le crâne de cette fille va éclater ! »
La voix du petit garçon retentit de nouveau dans son esprit. « Elbert, attrape cette poire sur l’étal juste à côté de toi ! »
« Éclater ? Une poire ? Mais de quoi tu parles ? »
Elbert sursauta. La jolie femme, à une dizaine de mètres, avançait avec grâce le long du bord de la route. Elle portait une longue robe rouge éclatante, sa silhouette était élégante. Elle était, à elle seule, le plus beau paysage de cette rue.
Aucun signe de danger !
« Laisse-moi te calculer ça ! »
À peine Robert eut-il fini de parler qu’un autre anneau apparut dans la vision d’Elbert, se verrouillant sur une poire verte sur l’étal de fruits à côté de lui.
Par une maladresse du vendeur, la poire roula et tomba directement de l’étal au sol.
Un vieil homme passait justement par là. Il sourit avec bienveillance et ramassa la poire pour la rendre au marchand.
Au moment où le vieil homme se pencha, le stylo Parker accroché à sa poitrine tomba par terre.
Il roula…
Le stylo roula sur un mètre cinquante et s’immobilisa au milieu du trottoir.
Trente secondes plus tard, un jeune homme à VTT arriva, et sa roue avant passa pile sur le stylo.
La roue avant glissa, le jeune homme perdit le contrôle et s’écrasa sur le bas-côté.
Crrii…
Un bruit de freinage strident suivit. Une voiture lancée à 70 kilomètres à l’heure donna un brusque coup de volant pour éviter le cycliste !
Après l’écart, la voiture perdit le contrôle et fonça droit sur la femme en robe rouge, au bord de la route !
Bam !
La femme n’eut pas le temps de réagir. La voiture la percuta violemment ; son corps fut projeté en l’air et, en retombant, son front heurta directement la bordure du trottoir !
Ah !
Des cris affolés éclatèrent parmi les passants, la rue sombra dans le chaos !
Le vieil homme qui avait ramassé la poire tenait encore la poire verte. Le jeune cycliste venait juste de se relever.
Le capot de la voiture était déformé, une épaisse fumée blanche s’en échappait.
La femme en robe rouge mourut sur le coup : son crâne avait éclaté.
Ça…
Elbert fut saisi d’une terreur instantanée.
L’instant d’après.
Des ondulations apparurent dans son champ de vision.
La scène se transforma lentement en lignes de code numérique, puis se dissipa dans un pop.
Tout revint à la réalité.
La poire verte était dans la main d’Elbert. Le vieil homme s’approchait tranquillement, le capuchon argenté de son stylo renvoyant des éclats de lumière.
La femme en robe rouge avançait toujours, la tête haute.
Le jeune cycliste était encore à dix mètres.
En haut à gauche de l’image, un compte à rebours affichait : 1 minute 40 secondes.
« C’est… vrai ? »
Elbert était perdu.
« Je viens de simuler une scène virtuelle à partir de la situation réelle. Toi seul peux sauver cette fille ! » La voix de Robert trancha sa stupeur.
La poire avait déjà commencé à rouler !
Sans hésiter, Elbert tendit la main et attrapa fermement la poire verte !
Alors, le vieil homme et le cycliste passèrent devant Elbert sans encombre.
La voiture lancée à toute allure fusa le long de la rue et s’éloigna.
Tout était normal. Personne ne remarqua quoi que ce soit.
Pas d’accident !
Pas de mort !
La rue ressemblait à n’importe quel matin ordinaire : animée, tranquille, paisible !
Elbert fixa longuement la femme en robe rouge, indemne, le cœur incapable de se calmer.
La femme remarqua son regard, fronça les sourcils et lâcha :
« Beurk, pervers ! »
Croque.
Hébété, Elbert mordit dans la poire qu’il tenait.
L’acidité qui lui envahit la bouche lui prouva que tout cela était réel.
